Patrick Crulis, céramique contemporaine : parcours

Publié : 19/11/2015 08:54:08
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Patrick Crulis, céramique contemporaine : parcours

Retrouvez une partie de son oeuvre sur artceramic.degotrade.com

De sa jeunesse à Versailles, il se souvient qu’il n’avait pas l’âme scolaire, et était parfaitement indiscipliné. Lorsqu’il était collé, on l’oblige à faire un dessin, et il y prenait un malin plaisir. De quoi l’entraîner au Lycée d’Arts appliqués de Sèvres.

« J’y passe trois ans, je dessine et j’apprends beaucoup, en particulier avec « Madame Hirlet » qui enseigne la céramique. On s’est revu il y a quatre, cinq ans, elle se souvenait surtout que j’étais dissipé ». Patrick Crulis se raconte avec humour et légèreté. « L’art graphique ? C’était pas mon truc. Bien trop méticuleux pour moi. Alors je choisis la céramique. « Madame Hirlet » nous fait dessiner les formes que l’on monte surtout à la plaque. A la sortie de Sèvres, j’ai le Brevet technique de céramique en poche. On nous propose un emploi à la manufacture de Sèvres mais, décidément, je ne suis pas assez méticuleux. Alors, comment trouver du boulot ? « Madame Hirlet » me suggère bien « l’Ecole de Bourges », mais c’était d’un compliqué ! ».

« La peinture me tente : je l’avais apprise à Sèvres. Je tente le concours des Beaux-Arts et suis reçu en 1984. Je n’étais pas d’un milieu artistique, mais les parents respectent mon choix. Bien sûr, à moi de travailler pour acheter mes tubes et mes pinceaux. Qu’est-ce que je peux faire ? Je deviens gardien de nuit, tous les week-ends je garde des usines ou des bureaux. A part cela, pour moi, les Beaux-Arts, c’est la liberté. Je croise rarement le prof. Le chef d’atelier est un peintre qui s’appelle Albert Zavaro, et travaille dans le style de Matisse. Les ateliers sont ouverts jusqu’à 10 heures du soir, et j’y reste tard. J’empreinte des livres sur les peintres à la bibliothèque. Je me souviens encore d’un livre de gravures originales de Nicolas de Staël que je ne pouvais consulter que sous surveillance ! Je vais alors tous les jours au Musée Picasso, qui vient d’ouvrir dans sa première version. Je fais beaucoup de nu et de peinture libre. On est dans les années 80. C’étaient les belles années des Beaux-Arts ».

sculpture céramique d'art « L’avant-garde est au néo-expressionnisme, avec pour modèles les Allemands, comme Baselitz, Penck, Lupertz : tout cela, c’est la grande révolution. Il y a aussi Joseph Beuys, alors bien plus connu en Allemagne, où il a une grande rétrospective en 1989 à Berlin: un voyage d’atelier est organisé et payé par l’Ecole : génial ! J’y vais. Aux Beaux-Arts de Berlin, il y a surtout les installations et j’aime cela. Je n’ai pas besoin d’explications, Beuys a quelque chose d’intérieur. Et je comprends que l’expression personnelle est plus importante que la composition. Il y a aussi les Américains, avec Julian Schnabel, le « Picasso » de notre époque. En France, c’est l’ère de la Figuration Libre, mais, moi, je n’adhère pas : je me sens expressionniste ».

 « A Paris, à la même époque, les Beaux-Arts font vieillots. Le Directeur est remplacé par Yves Michaux, qui fait évoluer les choses. Il fait venir Boltanski. Je fonce dans son atelier. Il nous apprend la liberté. On fait des promenades dans Paris, pour lui les œuvres d’étudiants les plus valable sont celles qu’il trouve dans les poubelles de l’école ! Je fais des installations, des photos, des vidéos. Le thème de ma création, c’est ce que je vis comme gardien de nuit. A cause du sujet de mes créations, Boltanski m’appelle « Le gardien ». Un jour, je ramène un costume de gardien. Je le fais essayer aux étudiants. Ca colle : l’habit fait le moine, ils deviennent littéralement des gardiens. Dans mes vidéos, les copains jouent le rôle de gardien. Pour le diplôme, j’expose des photos dans la loge du gardien de l’Ecole. Toujours les gardiens et mon monde du week-end ».

céramique contemporaine « Je suis envahi par la passion de l’art, une passion qui ne me quittera plus. Je n’ai pas le souci de la technique, peu importe le média utilisé ». « Je passe une année à la Fac d’Arts Plastique à Saint Denis, pour être prof. Et pendant dix ans, je vais être prof d’art plastique dans une Maison de la culture et dans un cours privé. Je continue mon job de gardien de nuit, mais peu à peu, le métier s’éteint : on est remplacé par des alarmes ».

« Avec la complicité de la céramiste Stéphanie Gaillard je reprends la céramique, mais je continue de peindre, la terre ne m’offrant pas beaucoup de liberté. Je pars chaque été dans la Drôme, chez Daniel Culis apprendre à tourner. Pour suivre la mode, je fais aussi du raku, et là, je m’enthousiasme pour la liberté qu’il procure, le plaisir d’émailler n’importe comment, de manier de la couleur. Le raku me redonne le gout de la terre. Et cela repart en céramique ».

« En 2003, nous quittons Paris, étouffés comme bien d’autres, par les contraintes, lassés de travailler où on peut. On rêve d’avoir notre propre atelier. Alors se produit un vrai coup de bol, une petite annonce sur internet : « Cherche couple de potiers dans le Cher ». Le maire d’un petit pays, complètement fou de céramique, recrée un village de potiers dans sa commune du Chatelet, près de Saint-Amand-Montrond. L’endroit était très actif au XIXe siècle pour la fabrication d’épis de faitage. Le dernier atelier a fermé en 1940. Depuis 1995, le Maire réinstalle des potiers avec le concours des villageois. On nous offre une maison totalement rénovée et un atelier-boutique, au lieu-dit « Les Archers ». La région du Berry est touristique, et la céramique, bienvenue : nous serons à 60 km au sud de La Borne. On visite en décembre. Il pleut. Et pourtant, des clients passent chez les potiers, et mieux achètent… Tous les rêves nous sont permis. On fait de l’utilitaire en grès, on fait du raku. Ca marche. On est dans la joie de voir le village renaître. Près de nous, il y a Marc-Michel Gabali, les Delmotte et Susanne Jensen rejoint plus tard par Marie France Ponet et Thierry François… Cela suscite un marché. Aujourd’hui, il y a sept potiers aux Archers et un musée ».

« Je poursuis l’utilitaire mais je trouve plus de liberté avec la sculpture, je continue à peindre mais uniquement sur des plaques avec de l’engobe et des émaux. Entre mes sculptures et mes tableaux, la voilà l’évasion. Une aubaine picturale m’arrive : un cadeau d’une abondance de colorants industriels récupéré dans une usine. Sans limite, je vais pouvoir jouer des couleurs, sur mes plaques, sur mes sculptures, qui prennent de plus en plus d’importance. Par la polychromie, par la vigueur de contrastes entre tendresse ou dureté, par l’étrangeté des formes ou des tracés, mes sculptures, mes plaques, offrent un travail de plus en plus proche de la peinture expressionniste que j’avais abandonnée à mon arrivée en province ».

céramique d'art « Je cherche à montrer ma sculpture à Paris, et m’inscris aux Ateliers d’Art de France. En 2009, je participe à la manifestation Hors séries, aux Blancs Manteaux, dans le Marais. Laurence Crespin passe, et je suis sélectionné pour Céramique 14, la manifestation d’Automne à l’annexe de la Mairie du XIVe… Je participe aussi au Festival du XIe, à la Salle Olympe de Gouge. Et puis, je suis invité à Saint Sulpice en 2012, puis en 2013. En 2014, j’expose au Fil rouge, à Roubaix ».

« Le côté pictural devient de plus en plus fort. Voilà que je reprends mes dessins de gardiens, méconnaissables, et m’en inspire pour mes sculptures, pour mes plaques, rectangulaires ou carrées. Je brouille les pistes. Dans mon art de la terre, tout se mélange. En 2011, je travaille d’après les nature-mortes de Picasso. En 2014, une grande sculpture s’inspire des Demoiselles de Rochefort et des couleurs pastel du cinéaste Jacques Demy. J’y introduis le souvenir d’un bouquin de médecine des années 20. Je vais aussi bien puiser dans la Grande Encyclopédie de Diderot. Je m’inspire de ma sélection personnelle en peinture moderne, l’Américain Philip Guston, les œuvres de Chaissac, le mouvement CO.BR.A… Je dois beaucoup à l’histoire de l’art du XXe siècle. Je le dois aussi au jazz : j’en écoute tout le temps à l’atelier ou aux concerts. Avec une préférence pour Daniel Humair batteur sensible, novateur et non conventionnel. Ca m’aide à exprimer la liberté ».

« Avant de travailler la terre, je fais un dessin. Ensuite, je fais la sculpture. Rapidement. Une partie est faite à la plaque, une autre est tournée. Je colle parfois à l’émail. J’engobe et émaille : cela me permet aussi d’avoir des teintes encore plus riches, encore plus profondes qu’en peinture. Je mets des calles et cuis à grès. Ca se déforme à la cuisson. Il arrive que ça se casse en deux, mais ce n’est pas grave. L’accident est important. Il devient l’expression, et, depuis toujours, c’est ce qui m’intéresse. Sur les plaques, on peut empâter. Certaines ont même beaucoup de matière; en fait, j’utilise des trucs de peinture. Par exemple, je laisse les bords respirer. Nicolas de Staël le faisait sur ses toiles. Mais je n’ai pas vraiment de règle. »

« Je crée des dissonances et des contrepoints. Comme en musique. En fait, je veux faire sentir des choses qui ne vont pas toujours ensemble, dire à la fois une rupture et une douceur. Ce soir, mon four refroidit avec 40 nouvelles plaques pour l’expo chez Odile, à la Galerie Mediart. A Paris, comme chaque fois, j’irai voir des expositions de peinture. La terre me rend heureux et libre. »

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